jeudi 8 juin 2017

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dimanche 4 juin 2017

Pentecôte, Dieu communique son souffle

Lectures bibliques : Jn 14, 15-27 ; Ac 2, 1-12 ; Rm 8, 1-17 ( ou 1 Co 12, 3-13)
Thématique : Pentecôte : Dieu se communique comme Esprit, comme Souffle, pour nous ressourcer, nous guérir, nous transformer. 
Prédication de Pascal LEFEBVRE / le 04/06/17, dimanche de Pentecôte, au temple de Tonneins. 

* Le jour de la Pentecôte, les chrétiens fêtent le don du Saint Esprit. 

L’Esprit saint qu’est-ce que c’est ?

Je ne me risquerai pas répondre à cette question de façon spéculative, ce matin, car on ne peut pas objectiver Dieu. Mais, on peut essayer de trouver quelques pistes de réponses, grâce aux textes que nous avons entendus.

* L’Esprit saint, c’est d’abord une manière de parler de l’Esprit de Dieu, du Souffle divin. 
Le mot grec pneuma qu’on traduit par « Esprit » est un décalque de l’hébreu rouar, le Souffle.
L’Esprit saint désigne le vent puissant de Dieu, son Souffle créateur et régénérateur, protecteur et sauveur. 
C’est une manière de dire la présence et l’influence bénéfique de Dieu, ici ou là. 

Plutôt que d’essayer de définir le terme « Esprit saint », et de risquer de tomber dans des concepts théoriques ou des catégories théologiques, il est préférable de s’interroger sur ce que fait l’Esprit saint… sur ce qu’il réalise… car, après tout, le vent, le souffle, c’est quelque chose d’impalpable, d’invisible, d’insaisissable… ce qui est intéressant c’est d’en constater les effets, les résultats. 

* Dans le récit des Actes des apôtres que nous lisons tous les ans à la Pentecôte, la présence du saint Esprit est traduite par des images… car il n’y a pas d’autres moyens pour dire la présence invisible de Dieu : cette image, c’est celle d’un violent coup de vent qui remplit toute la maison. 

Ensuite, l’auteur du livre des Actes décrit l’expérience spirituelle collective vécue par les apôtres. 
Il utilise une autre image, celle de langues de feu qui se posent sur chacun, comme pour dire une présence, quelque chose qui vient bruler le coeur des disciples… une joie, un enthousiasme, une chaleur qui les saisit et les consume intérieurement… comme ce que fait la présence d’un amour incandescent qui donne un coeur brulant (comme le racontent, par exemple, les témoins d’Emmaüs : voir Lc 24,32). 

Ce qui déborde alors à l’extérieur, c’est le langage, c’est la parole : cela conduit les apôtres à parler en langues nouvelles, à proférer un langage nouveau. 

Ce langage semble être une émanation de l’Esprit lui-même, puisque, si les disciples parlent de nouvelles langues, c’est qu’ils ont reçu des langues spirituelles, comme des « langues de feu ». C’est l’image qui nous est proposée, pour essayer de décrire cette expérience spirituelle inouïe. 

Est-ce un phénomène de glossolalie ou autre chose ? On ne sait pas. 
Mais, a priori, Luc affirme que c’est plus que cela. C’est quelque chose d’extraordinaire, puisque parmi tous ceux qui sont là, chacun des auditeurs de la foule les entend parler sa propre langue. Et, bien sûr, cela génère une grande stupéfaction : les gens restent déconcertés et perplexes… sans explication. 

Il n’y a que l’auteur du récit et les protagonistes de cette expérience qui semblent avoir interprété - sans doute a postériori - l’origine de cette manifestation : c’est la présence et l’action du Souffle de Dieu. 
Et la conséquence, c’est le témoignage, une expression de louange, puisque l’auteur précise que ce que les apôtres saisis par l’Esprit manifestent, ce sont « les merveilles de Dieu ». 

L’Esprit saint serait ainsi une sorte de vent, de Souffle, qui nous soulève, qui nous relève et nous déplace, pour nous permettre de témoigner, de louer Dieu, de lui rendre grâce, d’annoncer ses hauts-faits et sa grandeur (voir aussi Ac 10,46). 

D’ailleurs, le texte grec souligne que les apôtres sont au départ assis dans la maison (v.2) et qu’il s’opère un déplacement, puisqu’ils sortent vraisemblablement pour parler… en tout cas, une foule se rassemble. 
C’est ce que la suite du texte explicite avec un discours de Pierre, où il est précisé que l’apôtre se met debout pour élever la voix et s’exprimer à tous. 
C’est comme si l’effet produit par l’Esprit était une mise en route, un soulèvement de toute l’existence, une sorte de résurrection intérieure, en vue d’une communication à autrui. 

Ainsi, le récit se prolonge par un discours de Pierre - que nous n’avons pas lu ce matin - qui annonce le salut merveilleux offert par Dieu. Ce salut, il le résume à travers les évènements suivants : la résurrection de Jésus, son exaltation auprès de Dieu et le don de l’Esprit saint (cf. Lc 2, 32-33). 
Ce même Esprit, qui était celui que Jésus avait reçu, est ainsi répandu sur ses disciples. Ce qui se passe le jour de la Pentecôte en est une manifestation. 

En d’autres termes, pour Pierre, l’Esprit saint c’est l’Esprit dont Jésus était déjà le porteur, c’est le Souffle par lequel il agissait, il parlait, il guérissait, il pardonnait, il libérait ceux qu’il croisait sur son chemin. 
Désormais, les apôtres sont animés du même Esprit de Dieu, dont Jésus était le porteur, le révélateur. 

* Autrement dit, l’Esprit saint c’est aussi l’Esprit du Christ. C’est l’Esprit envoyé par le Père à la demande de Jésus lui-même. 

C’est ce qu’explique l’évangéliste Jean, qui raconte, dans l’évangile, la promesse que Jésus a adressé à ses disciples avant sa mort. 
Je vous cite à nouveau ce passage (Jn 14, 15-21) :

« Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements. Moi, je demanderai au Père de vous donner un autre paraclet (un autre défenseur) pour qu'il soit avec vous pour toujours, l'Esprit de la vérité, que le monde ne peut pas recevoir, parce qu'il ne le voit pas et qu'il ne le connaît pas ; vous, vous le connaissez, parce qu'il demeure auprès de vous et qu'il sera en vous.
Je ne vous laisserai pas orphelins ; je viens à vous. Encore un peu, et le monde ne me verra plus ; mais vous, vous me verrez, parce que, moi, je vis, et que vous aussi, vous vivrez. En ce jour-là, vous saurez que, moi, je suis en mon Père, comme vous en moi et moi en vous. Celui qui m'aime, c'est celui qui a mes commandements et qui les garde. Or celui qui m'aime sera aimé de mon Père ; moi aussi je l'aimerai et je me manifesterai à lui ».

On l’entend, dans ce passage, Jésus annonce lui-même la venue de l’Esprit saint, comme un autre « paraclet » : c’est un terme juridique qui souligne la présence de quelqu’un, d’une force - un auxiliaire, un avocat, un défenseur - en charge d’aider, de protéger, de défendre une personne. 

Le mot « paraclet » pour parler de l’Esprit saint désignerait donc la venue d’un Esprit d’aide et de protection, que Jésus appelle aussi « Esprit de vérité ». 
Et la suite du passage explique que cet Esprit de vérité, qui vient de Dieu, permettra aux disciples de comprendre - a postériori - les enseignements de Jésus et de se remémorer, de se ressouvenir, de toutes ses paroles, pour pouvoir les vivre et en témoigner. 

Je cite ces versets (Jn 14, 25-27) (voir aussi Jn 16, 13-14) : 
« Je vous ai parlé ainsi pendant que je demeurais auprès de vous. Mais c'est le paraclet (le Défenseur), l'Esprit saint que le Père enverra en mon nom, qui vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que, moi, je vous ai dit.
Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Moi, je ne vous donne pas comme le monde donne. Que votre cœur ne se trouble pas et ne soit pas craintif ! »

Pour l’auteur de l’évangile de Jean, l’Esprit saint c’est donc une aide offerte aux disciples - un Esprit de vérité - qui va leur permettre de témoigner fidèlement de l’enseignement de Jésus… de son Evangile du règne de Dieu : un monde nouveau de proximité avec Dieu… et qui va leur donner de témoigner de la bonne nouvelle du salut de Dieu offert ici et maintenant. 

* Quelle est donc cette Bonne Nouvelle ? 

- On pourrait la résumer en une idée fondamentale : Jésus enseignait la possibilité de se connecter à Dieu, de vivre en communion avec le Père, compris comme une Force de vie, d’amour, de protection, de guérison, de pardon, de libération. 
Jésus voyait Dieu comme une force de vie, de bien, de soutien, de miséricorde, de paix… qui est attentive et bienveillante, et qui pourvoit à tous nos besoins… ainsi que le ferait un Père pour ses enfants. 

Cette Force nous pouvons la recevoir. Dieu peut agir en nous, dans notre intériorité, pour nous relever et nous transformer… pour nous donner courage et confiance.

C’est là - je crois - l’essence du message chrétien : la possibilité d’une humanité unie à Dieu. C’est l’affirmation que l’esprit humain, borné et limité dans le temps, peut être uni et ressourcé par l’Esprit divin infini.

Et désormais - après que Jésus ait révélé et montré cela - c’est aux disciples - avec l’aide de l’Esprit de vérité - de prendre la relève. 
C’est à eux - à nous - de continuer à témoigner de ce salut que Dieu offre à l’humanité… de ce salut que chacun peut trouver dans sa présence… dans la communion de coeur et d’esprit avec Dieu. 

Je crois que c’est, avant tout, de cela dont Jésus parle à chacun ses interlocuteurs dans l’Evangile : il dit aux uns et aux autres… aux exclus, aux malades, aux pauvres… à chacun… la possibilité d’accueillir la présence de Dieu avec confiance…  la possibilité de recevoir Dieu comme une Force de vie et de bien, un Souffle régénérant dans son coeur, son âme et son corps. 

La conviction qui était celle de Jésus - lorsqu’il appelle à la confiance - c’est que c’est la présence de Dieu, son Souffle saint, qui apporte réellement le salut, la guérison et le bien. 

Le salut, c’est quand le mal, le malheur, la maladie sont vaincus, dépassés, abandonnés, pour le bien, le beau, le bon, la santé et la bienveillance. 

C’est Dieu qui peut faire cela en nous - c’est l’action de son Esprit, de son Souffle, de son dynamisme vital, de son Energie - et c’est par la foi, par la confiance, que nous accueillons toute la bonne énergie vitale, tout le bien, qui viennent de Dieu. (1)

- Au fond… ce message est simple… finalement ! Mais il n’est pas forcément facile à appliquer. Car nous avons du mal à abandonner le mal, le passé, nos habitudes, nos mauvais penchants, nos désirs contradictoires, notre égoïsme…
Nous avons aussi du mal à lâcher notre mental, à abandonner nos préoccupations matérialistes… et à faire pleinement confiance à Dieu, à son Souffle saint. 

La foi, le lâcher prise, la confiance… ce n’est pas forcément si simple… car nous prétendons souvent tout réaliser pas nous-mêmes, par nos seules forces… nous prétendons réussir par nous-mêmes… et nous oublions que nous avons besoin de la Force de Dieu pour nous ressourcer, nous renouveler, nous régénérer. 
Pourtant, si Dieu est la vie-même, si Dieu est l’amour-même, il est cette force régénératrice… il la produit dans sa création pour chacune de ses créatures. 

Et puis, nous avons aussi du mal à faire silence pour méditer et prier, pour se connecter à Dieu… pour entrer en contact avec la nature merveilleuse autour de nous ou pour écouter l’Evangile… nous ne prenons pas forcément le temps : nous avons tellement d’autres soucis, de tracs matériels.  

- Enfin, ce que Jésus nous a apporté dans cette Bonne Nouvelle, avec son Evangile, c’est aussi une nouvelle manière de penser Dieu : 
un Dieu d’amour, un Dieu accessible et gratuit, comme une Force de grâce, de pardon, de libération, de guérison. 

On est loin du dieu de la religion qui réclame des sacrifices, à qui il faut plaire par une obéissance stricte, et qui a besoin de rites, de préceptes et lois pour être adoré. 
Le Dieu de Jésus Christ est un Dieu d’amour et de liberté : un Dieu accessible par la foi, par la confiance… un Dieu qui apporte tout ce dont nous avons réellement besoin pour vivre heureux. 

Alors, oui… il est bon en ce jour de Pentecôte de rappeler que Dieu se donne, se communique, se révèle par son Esprit, par son Souffle, qui peut faire toute chose nouvelle dans notre vie, en nous et autour de nous. 

* A bien y réfléchir, il est aussi significatif que pour les Chrétiens, c’est le jour de Pentecôte… le jour où les Juifs fête « Chavouot », le don de la loi, de la Torah à Moïse… que nous nous fêtions le don de l’Esprit. 
C’est une manière de rappeler que tout se joue, en réalité, dans notre intériorité. 

Pour Jésus, en effet, ce n’est pas seulement en appliquant la loi de Moïse qu’on peut s’approcher de Dieu… car on peut toujours la pratiquer de façon légaliste ou comme des hypocrites (ce que Jésus rapprochait aux Pharisiens)… non, c’est en accueillant son Esprit en nous, dans notre intériorité, que nous nous connectons à Dieu. Car, là, c’est en nous, dans nos coeurs et nos corps, qu’il peut agir, si nous lui faisons confiance. C’est son Souffle saint qui peut, peu à peu, nous convertir au bien, nous changer, nous transformer. C’est ce que les réformateurs - notamment Calvin - ont appelé la sanctification. 

L’Esprit de Dieu nous transforme. L’Esprit de vérité suscite en nous la fidélité à la loi divine - la loi de Dieu. 
Mais, il ne le fait pas de l’extérieur, comme des préceptes à suivre et à respecter de façon plus ou moins artificielle, ou comme un carcan moral qui nous serait imposé. 
L’Esprit saint, lui, le fait de l’intérieur, parce que nous nous convertissons à la loi d’amour intérieurement, parce que notre coeur est transformé par la présence agissante de Dieu, par son Souffle. 

En d’autres termes, avec l’Esprit saint, la loi se grave dans nos coeurs. C’est Dieu qui les transforme. 
N’est-ce pas ce qu’annonçait le prophète Jérémie (cf. Jr 31) :
je cite :
« Des jours viennent – oracle du SEIGNEUR – où je conclurai avec la communauté d’Israël – et la communauté de Juda – une nouvelle alliance. Elle sera différente de l’alliance que j’ai conclue avec leurs pères quand je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays d’Egypte. […] 
je déposerai mes directives au fond d’eux-mêmes, les inscrivant dans leur être ; je deviendrai Dieu pour eux, et eux, ils deviendront un peuple pour moi. »

Ainsi donc, cette Esprit de vérité nous éclaire. Il nous permet d’écouter, de lire, d’interpréter les paroles et gestes de Jésus. 
Il nous permet aussi de recevoir l’Evangile, de nous l’approprier et de l’incarner, de le rendre vivant en nous, pour pouvoir en témoigner… en témoigner en paroles, aussi bien qu’en coeur et en chair (pour ne pas dire en chair et en os). 

* Pour conclure, il y a aussi une dimension à relever dans le récit de Pentecôte, c’est la dimension collective de cette manifestation, c’est la fraternité qui unit tous les disciples de Jésus. 

Le Souffle de Dieu est un Esprit d’amour qui suscite la fraternité et la communion. Certes, nous sommes tous différents, nous avons tous des qualités et des charismes différents, mais c’est le même Esprit - le même Souffle - qui rassemble et unit les croyants, ceux qui font confiance à Dieu. 

L’apôtre Paul le savait bien,  puisque, dans ses lettres, il parle de la communion de l’Esprit ou communion dans l’Esprit. 
Il souhaite que les premiers chrétiens dans ses communautés se laissent totalement convertir et unir par l’Esprit d’amour qui vient de Dieu. 
Je cite quelques versets: 
(Ph 2, 1-2) «  S’il y a donc un appel en Christ, un encouragement dans l’amour, une communion dans l’Esprit, un élan d’affection et de compassion, alors comblez ma joie en vivant en plein accord. Ayez un même amour, un même cœur ; recherchez l’unité »

(2 Co 13,13) « Que la grâce du Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la communion de l'Esprit saint soient avec vous tous ! »

Si on lit aussi les évangiles, on se rend compte que c’était déjà le désir de Jésus, qui, avant de mourir, adressait à Dieu une prière, en lui demandant de garder ses disciples dans l’unité, dans la communion de l’esprit. 

je cite un dernier passage où Jésus prie son Père, dans le magnifique chapitre 17 de l’évangile selon Jean (Jn 17, 17-23) :
« Consacre-les par la vérité : c'est ta parole qui est la vérité. Comme tu m'as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde. Et moi, je me consacre moi-même pour eux, pour qu'eux aussi soient consacrés par la vérité. 
Ce n'est pas seulement pour ceux-ci que je demande, mais encore pour ceux qui, par leur parole, mettront leur foi en moi, afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu'eux aussi soient en nous, pour que le monde croie que c'est toi qui m'as envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m'as donnée, pour qu'ils soient un comme nous, nous sommes un, — moi en eux et toi en moi — pour qu'ils soient accomplis dans l'unité et que le monde sache que c'est toi qui m'as envoyé et que tu les as aimés comme tu m'as aimé ».

Cet Esprit de vérité que Jésus demande au Père pour les disciples, c’est un Esprit nouveau, un Esprit de sagesse, qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu (Rm 8, 16), aimés de Dieu, sans condition. 

Dès lors, nous pouvons lui faire totalement confiance. 

Amen. 


Notes
(1) A mon avis, c’est ce qu’essaient de faire tous les gens qui pratiquent la méditation ou la prière. Certains n’ont peut-être pas conscience qu’ils se connectent à Dieu, à l’Esprit universel - parce qu’ils ne l’appellent pas ainsi - mais c’est pourtant ce qu’ils font et ils s’en trouvent ressourcés et apaisés. 

dimanche 28 mai 2017

Mc 14, 3-9

Lectures bibliques : Mc 14, 3-9 ; 1 Co 13, 1-13
Thématique : la femme au parfum
Predication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 28/05/17
(Largement inspirée de deux méditations de Jean-Marc Babut & Florence Taubman)

* En écoutant ce récit, on peut s’étonner de la déclaration solennelle de Jésus, qui conclut l’épisode :
« Je vous le déclare­, dit-il, vous pouvez me croire : partout où sera proclamé l'Évangile, dans le monde entier, on racontera aussi, en souvenir d'elle (la femme au parfum) ce qu'elle a fait ». 

« En souvenir d'elle » a dit Jésus. Et pourtant la tradition évangélique n'a pas retenu le nom de cette femme. Ainsi nous commémorons une anonyme ! 
Il faut respecter l'anonymat de la femme au parfum. Car, en faisant ce qu'elle a fait, elle n'avait pas la moindre intention de se mettre en valeur. Elle ne voulait qu'une chose : avant qu'il soit trop tard, rendre à Jésus un hommage sincère… rendre cet hommage qu'il était devenu, pour elle, urgent de lui manifester en ces jours où elle était encore seule - ou presque - à pressentir qu'il s’acheminait à grands pas vers une mort tragique. 

Le geste de cette femme est un geste du cœur, un geste d’amour, pour remercier Jésus, pour lui dire son respect, son admiration, sa reconnaissance… pour lui témoigner sa fidélité, sa confiance et sa gratitude. 

Sans y être donc invitée, cette femme entre chez Simon parmi les convives qui entouraient la table, allongés sur des divans à la manière antique. Elle porte un petit flacon, comme ceux que l'on peut voir dans les musées, muni d'un col étroit et hermétiquement bouché pour empêcher l'évaporation du précieux liquide. 
Dans un instant les assistants vont estimer la valeur marchande du contenu de ce flacon à plus de trois cents deniers, c'est-à-dire à l'équivalent d'un an de salaire pour un bon ouvrier. C'est évidemment une somme considérable. 
La femme au parfum s'approche alors, elle casse le col étroit du flacon et en répand le contenu sur la tête de Jésus.

Le geste de l'anonyme au parfum est quelque chose de proprement extra-ordinaire : je veux dire par là que jamais personne n'a utilisé en une seule fois un parfum aussi coûteux en aussi grande quantité. 
Chacun de nous devrait pouvoir calculer mentalement le montant approximatif de son propre salaire annuel ou de sa pension de retraite. Imaginez alors ce que représenterait pour vous la dissipation d'une telle somme en un instant. 

Même si nous ne roulons pas forcément sur l'or, une somme comme celle-là représente pour chacun de nous une portion non négligeable de vie, de temps ou d’économies ! Et tout ça pour une simple odeur, délicieuse certes, mais qui ne laissera finalement aucune trace. 
C’est un geste purement gratuit : étonnant de gratuité !

La réaction des assistants ne se fait pas attendre. ­La première parole que ces gens prononcent est un jugement sans appel : A quoi bon perdre ce parfum? Autrement dit, « Quelle perte! Quel gaspillage ! Quel gâchis! »

Ainsi donc des gens bien-pensants ont le toupet de commenter et de juger le geste de cette femme selon leurs propres critères et d’émettre un jugement péremptoire. 
Mais, se prennent-ils pour Dieu, pour juger ainsi l’initiative de cette femme ?

La réalité, c’est qu’ils ne comprennent pas l’intention réelle et peut-être secrète de celle-ci. Ils ne peuvent pas savoir ce qu’elle cache en son cœur, le sens et la portée de ce geste, qu’elle avait peut-être préparé de longue date. 
Seul Jésus semble avoir compris la signification de ce geste stupéfiant. 

Malheureusement pour eux, en jugeant comme ils le font, c'est eux-mêmes qu'ils jugent, comme on va le voir. Certes, ils savent fort bien se couvrir : En invoquant le service des pauvres, ils mettent en avant un des deux devoirs majeurs de tout croyant, tout pratiquant du Judaïsme : l'aumône et les bonnes œuvres. 

D'ailleurs Jésus n'avait-il pas dit lui-même à l'homme riche : « Va vendre ce que tu as et donne-le aux pauvres » (10,21) ? 
En disant à leur tour : « On aurait pu vendre ce parfum-là plus de trois cents deniers et les donner aux pauvres », n'est-ce pas les paroles de Jésus lui-même qu'ils reprennent et qu’ils mettent indirectement en tension, en contradiction avec la situation présente, dans la mesure où le maître semble accepter ici, sans réagir, le geste totalement déraisonnable de la femme au parfum… un geste qui a pour conséquence que les pauvres vont être privés de ce qui aurait pu leur revenir. 

En s’en prenant ainsi à la femme au parfum, l’intervention des convives de chez Simon trahit leur mentalité profonde. Pour eux – c’est évident – ce qui compte, c’est ce qui est utile, c'est ce qui rapporte­, c'est que l'on puisse répondre clairement à la question « A quoi ça sert ? ». Pour eux ce qui a de la valeur, c'est ce qui est efficace. 

Dans la mesure où l'aumône était conçue comme un devoir religieux de premier plan, faire profiter des pauvres de la valeur marchande d'une chose – par ailleurs aussi vaine qu'un parfum – était vu comme une démarche essentiellement utile… comme quelque chose de rentable - si l'on peut dire - non pas matériellement, mais spirituellement, parlant : peut-être quelques bonnes œuvres à leur crédit, quelques points de plus pour mériter leur salut ou leur paradis. 

Mais comme Jésus ne croit pas en un Dieu qui compte les points, mais en un Dieu de grâce, il accepte volontiers le geste un peu fou de cette femme. Il le qualifie même de « beau », car c’est un geste qui révèle son amour.

On a envie de dire que la mentalité des convives est bien moderne. Elle correspond, en tout cas, à la mentalité d’aujourd’hui, aux façons habituelles de penser : chercher avant tout l’utilité, la rentabilité, ce qui rapporte, ce qui produit, s’en tenir au critère quantitatif… autrement dit, en rester au monde de la relation commerciale. 

Mais voilà que la manière de penser ou plutôt d’agir de cette femme est toute différente : c’est la gratuité, c’est le beau, le bon, l’hommage, la gratitude, quel qu’en soit le prix : elle est entrée dans le Royaume, le monde nouveau de Dieu, où l’on arrête de compter… où c’est seulement le coeur qui parle. 

Les convives de chez Simon parlent de vendre et de donner. La femme au parfum, quant à elle, n'a pas besoin de parler, elle donne tout simplement. Et elle donne, peut-être non pas tout, mais presque tout. Le parfum qu'elle répand sur la tête de Jésus, cela représente probablement toutes ses économies, tout le petit trésor qu'elle gardait peut-être pour ses vieux jours.

Cela, elle n'en parle pas, elle le donne. C'est à ça que l'on reconnaît qu'elle a déjà pris pied dans le monde nouveau de Dieu. 
Les convives bien-pensants de chez Simon, quant à eux, restent totalement étrangers à ce monde nouveau ; ils sont encore dehors. Ils parlent, ils jugent, ils se comportent comme on l'a toujours fait sur la terre. Rien n’a encore changé pour eux.

Jésus, bien sûr, ne peut pas les laisser dire sans réagir. Une fois de plus il va prendre ses interlocuteurs à leurs propres paroles. 
« Vous faites allusion aux devoirs sacrés de tout Juif digne de ce nom – leur dit-il en substance – c'est-à-dire à l'aumône et aux bonnes œuvres, notamment le devoir d’assurer aux défunts une sépulture décente. C’est très bien. Mais sur ce point, il n’y a vraiment rien à reprocher à cette femme ! Cette onction de parfum, ce n'est, par anticipa­tion, que le devoir sacré qui est dû au prochain défunt que je vais être ; c'est la bonne œuvre par excellence, comme vous dites ! 
Dans ce monde où vous savez si bien ce que les autres doivent faire, le moment est proche où on m'aura éliminé. Elle au moins, elle a déjà pensé aux derniers honneurs qu'elle n'aura peut-être pas la possibilité matérielle de me rendre quand le moment sera venu. Vous n'avez donc aucune raison de la tracasser ».

Quant aux pauvres, le monde tel que les humains le maintiennent en l'état en produira toujours. Tant que les humains n'auront pas profondément changé, les pauvres-malgré-eux ne risquent pas d'en disparaître comme par enchantement. 
Puisque les convives bien-pensants de chez Simon se préoccupent si bien d'eux, qu'ils se rassurent : il en restera toujours pour leurs aumônes et leurs « bonnes œuvres ».

Mais « moi, vous ne m’aurez pas toujours » dit Jésus. 

Il existe, en effet, un pauvre d'une espèce particulière. Lui n'est pas, comme les autres, un pauvre-malgré-lui, car il a librement choisi d'être pauvre. Et il sait fort bien qu'un pareil choix le place hors de la société, et qu'il ne peut manquer d'être compris comme un reproche muet mais ferme et constant à cette société, où règnent depuis toujours d’autres valeurs : la soif de plus d’avoir et de pouvoir… la rivalité, la concurrence… d’autres valeurs que celles qu’ils propose. 
Jésus sait fort bien que cette société finira par le rejeter comme un insupportable contestataire des valeurs de ce monde. 

La femme, pour sa part, semble avoir déjà compris cela, déjà pensé à la possible et prochaine disparition de Jésus, compte tenu de ses prises de position à l’égard de la religion instituée. (On se souvient de l’épisode des marchands chassés du temple.)

Au fond, elle est la première personne au monde à avoir compris la vraie portée de la mort de Jésus. 
Qu'en est-il exactement ? Voici comment je vois les choses : 
Ce qu'on appelle l'Évangile - c'est-à-dire le message de salut proposé par Jésus - est incompatible avec la mentalité humaine en général… à moins d’une conversion, d’un retournement, d’un changement de mentalité.
Et comme ce message de salut est compris comme une sorte de reproche permanent, il est inévitable qu'il rencontre une opposition tenace et plus ou moins violente, à proportion du dérangement qu'il produit.

Seulement, Jésus a choisi de ne pas renoncer à son message de salut pour sauver sa peau. Il a choisi, coûte que coûte, de soutenir l’Évangile de Dieu, qui seul peut sauver le monde de ses mauvais démons. 
Jésus croit toujours à ce message de salut. Et le seul moyen pour lui de le montrer, c’est de ne pas se dérober à l'opposition ouverte qu'il rencontre. 
Au fond, c'est là qu'apparaît la grandeur de son amour pour nous : il préfère y laisser la vie plutôt que de priver à jamais notre monde d'un espoir de salut.

Je crois que c'est ça que la femme au parfum avait compris avant tout le monde. Son geste - insensé au regard ­des critères qui ont cours dans l'humanité - n'avait qu’un seul but : montrer à Jésus qu'elle avait compris jusqu'où allait l'amour qu'il portait à l'humanité et lui donner en retour un témoignage de reconnaissance. 

* Pour conclure, que peut-on retenir de cette rencontre entre Jésus et cette femme pour notre vie d’aujourd’hui ?
Deux choses, peut-être : L’acte de cette femme est beau et il est juste. Et cela peut nous inspirer. 

- Le plus curieux, en effet, c’est la manière dont Jésus justifie l’acte inattendu et quelque peu « excessif » de cette femme : « Elle a fait ce qui est beau » ! 
Voilà une réponse surprenante. Jésus affirme simplement que le geste est « beau ». 

Pourquoi Jésus met-il ici en avant la dimension esthétique, la « beauté » de son offrande ?

A travers cette notion – la beauté de nos gestes et de nos paroles – je crois que Jésus souligne la dimension de « gratuité », de confiance, d’espérance qui se cache dans tous nos gestes d’amour en faveur de l’autre. 

Cela doit peut-être nous mettre la puce à l’oreille lorsque nous avons des choix à faire, des décisions à prendre :
Bien souvent, nous réfléchissons en termes d’efficacité, de rentabilité (en termes quantitatifs). Mais, si nous pensions en termes de « beauté » (en termes qualitatifs), le « résultat » (notre vie, notre monde) ne serait-il pas différent ?

La beauté ne relève pas de la logique économique, du système de la réciprocité (du donnant-donnant), elle appartient au monde du don, de la gratuité. C’est dans ce monde nouveau – ce Royaume – que Jésus nous appelle à entrer. C’est en travaillant à la beauté du monde que nous travaillons pour l’Evangile du Royaume. 

Face au pessimisme ambiant, à une parole médiatique qui nous montre souvent la laideur du monde, Jésus nous appelle à porter un autre regard sur la vie. 
Sans nous voiler la face, il nous invite à contempler plutôt la beauté cachée ici ou là, et à agir avec gratuité pour la rendre manifeste. 

C’est en travaillant à la beauté du monde, en y instillant les valeurs de l’Evangile, en accomplissant de « belles » œuvres, que nous devenons « lumière du monde ». C’est ce que dit Jésus dans son sermon sur la montagne : 
« Vous êtes lumière du monde… que votre lumière brille pour tous les hommes pour qu’en voyant vos belles œuvres ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux » (Mt 5, 14-16). 

- Le deuxième et dernier point, c’est la justesse du geste d’amour de cette femme. 

Son acte est juste : cette femme pressent la mort prochaine de Jésus. Elle fait exactement la seule chose qu’elle puisse faire à ce moment-là. Il n’y a rien d’autre à faire.
Son acte est juste et rayonnant au regard de la situation qu’elle devine dans son coeur. 

« En vérité - dit Jésus - partout où on annoncera l’évangile, dans le monde entier, on racontera ce que cette femme a fait et on se souviendra d’elle.»

Non seulement l’odeur du parfum s’est répandue dans la maison et alentour, mais cette fragrance peut être lue comme un symbole de la « Bonne Nouvelle » qui va se répandre dans le monde entier. 
Cette femme, qui a accompli ce geste, fait désormais partie intégrante de l’Evangile. Son geste a quelque chose d’inaugural, de prophétique.

Ceci nous fait réaliser deux choses :

- Aucun acte n’est dérisoire, quand il est juste. Un simple geste, un regard, une attention aussi minimes soient-ils sont porteurs de Bonne Nouvelle. Je crois que c’est important de se le dire, car souvent nous pouvons penser que c’est si peu de choses de faire ceci ou cela que nous sommes tentés de nous en abstenir.

- Cet acte juste, appelé à rayonner, c’est un acte habité par l’amour de celui qui le commet. En ce sens il s’agit autant de justice que de justesse. Il ne peut y avoir d’acte juste sans amour, c’est-à-dire concrètement sans respect, sans compassion, sans un cœur qui bat.

C’est ce que dit l’apôtre Paul dans la 1ère lettre aux Corinthiens, au chap. 13 :
« Et quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres, quand je livrerais même mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas l’amour, cela ne me sert de rien. »

Chacun de nos actes, dès lors qu’il est habité par l’amour, parle la langue de Dieu.
Chacun de nos actes, dès lors qu’il est habité par l’amour, fait rayonner la présence de Dieu. Et si ce geste est modeste ou petit, peu importe. Si c’est pour un seul être, c’est malgré tout pour le monde.

Si, comme l’acte de la femme de l’évangile, un geste peut parfois sembler inutile ou dérisoire sur un plan strictement matériel, il n’est pas forcément « inutile » aux yeux de Dieu, ni aux yeux de celui qui le reçoit. 
L’amour est gratuit ; jamais inutile. Cette prétendue « inutilité » n’est que le voile de la grâce de Dieu. Car la Vie elle-même est gratuité. 

Amen. 

dimanche 16 avril 2017

Mc 12, 18-27

                                               Mc 12, 18-27
Lectures bibliques : Jn 20, 19-23 ; Mc 12, 18-27 ; 2 Co 5, 1-7
Thématique : La résurrection
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, Pâques 2017, le 16/04/17
(Inspirée d’une méditation de Jean-Marc Babut)

Y a t-il, pour nous, quelque chose au-delà de la mort ?
Qu’est-ce qu’en dit la Bible ? Que doit-on en penser ?

* Tout d’abord, il faut signaler qu’il n’y a pas de réponse uniforme dans la Bible.
La Bible a été écrite par des auteurs variés, sur plus de 1000 ans, qui ont été en dialogue avec différents milieux culturels : Juifs, Samaritains, Païens, Assyriens, Perses, Grecs, Romains, etc. Ces différentes cultures ont influencé leurs croyances, leurs manières de parler de Dieu ou de l’au-delà.

En tant que Chrétiens, ce qui nous intéresse c’est de connaître la foi de Jésus, pour marcher à sa suite, pour entrer dans sa confiance.
Avant de méditer ce qu’il dit sur cette question, il est bon de savoir d’où il part : quel était le « croyable » disponible à son époque ?... donc de voir ce que pensaient les croyants avant lui… et plus particulièrement de regarder ce que dit l’Ancien Testament de la Résurrection

Pour répondre le plus brièvement possible à cette question, on peut dire que les Juifs étaient partagés : certains croyaient en la résurrection, comme les Pharisiens ; d’autres non, comme les Sadducéens.

On trouve, par exemple, dans l’Ancien Testament, des plaintes qui expriment le désespoir face à la mort. Pour ces auteurs bibliques, la personne défunte descend au shéol, au séjour des morts.
Écoutons, par exemple, le prophète Esaïe : « Ceux-là sont morts et ne revivront plus, ils ne sont plus que de ombres, ils ne se relèveront pas » (Es 26,14) ou encore le livre de Job : « Comme un nuage se dissipe et disparaît, on descend chez les morts pour n'en plus remonter » (Jb 7,9). Ou encore, dans un Psaume : « ­Dans la mort on ne peut plus penser à toi, chez les défunts on ne peut plus te louer » (Ps 6,6).

Prendre au sérieux la mort, comme le faisaient ces gens de l'Ancien Testament, voilà qui donne à la vie tout son prix.
Quand on sait que la mort est au bout de notre chemin, on est mieux disposé à ne pas rater la vie qui reste devant nous.

En même temps, cette manière de voir peut nous interroger : ne manque-t-elle pas de confiance en Dieu ?
Dieu est-il seulement le Dieu de notre vie terrestre ? N’est-il pas le Dieu de l’univers, le Dieu de la Vie ?... le Dieu au-delà de l’espace et du temps ?

Nous qui avons appris par la science que nous sommes des corps énergétiques – composés de particules énergétiques, dont la matière n’est qu’un condensé – ne sommes nous pas autorisé à penser qu’il y a autre chose au-delà de notre corps matériel : en quelque sorte, un corps spirituel ?… et, du coup, n’y a-t-il pas, pour nous – après la mort du corps biologique – une autre forme de vie, une vie dans une autre sphère de réalité, qui nous attend ?
Au-delà de ce que nous pouvons voir ou savoir, ne sommes-nous pas appelés à faire confiance à Dieu pour cette vie d’aujourd’hui, comme pour celle de demain ?
N’est-ce pas ce que l’apôtre Paul affirme quand il écrit que « nous cheminons par la foi, non par la vue » (2 Co 5,7) ?

De tout temps, les hommes se sont posés cette question. D’autant plus quand la mort frappe prématurément et semble totalement scandaleuse : lorsqu’un jeune disparaît brusquement après un accident, une maladie ou encore dans un conflit armé, on reste dans l’incompréhension. La mort semble frapper injustement et nous laisse sans voix.

Cette question était particulièrement brûlante pour les Juifs du 2ème siècle avant Jésus Christ. A cette époque, la Palestine traverse une crise politico-religieuse déclenchée par le souverain Antiochus IV Épiphane, qui avait profané le temple de Jérusalem en y consacrant un autel à Zeus-Baal.

Devant cet acte « sacrilège », la révolte des Macchabés éclate contre « l’abomination de la désolation » (Dn 11,31 ; 12,11). Dans cette guerre « sainte » (entre parenthèses, une expression horrible, aucune guerre ne peut « sainte »)… dans ce conflit, des milliers de croyants tombent sous les coups des soldats. La mort de toute cette jeunesse martyre pose un problème théologique crucial : qu’en est-il de la justice de Dieu, si les Justes (les croyants) sont écrasés, alors que l’Impie, l’ennemi de Dieu, s’en sort ?

Le dogme de la rétribution, qui veut que Dieu récompense ou punisse hommes et femmes de leur vivant, est ici mis en échec. Quand donc ces hommes morts pour leur foi seront-ils récompensés de leur martyre ?

Voici la réponse du prophète Daniel : « Beaucoup de ceux qui dorment dans le sol poussiéreux se réveilleront, ceux-ci pour la vie éternelle, ceux- là pour l'opprobre, pour l'horreur éternelle » (Dn 12, 2).

Autrement dit, la récompense ou la punition seront d'outre-tombe. Dieu réveillera les morts pour faire la balance des dettes et des mérites : honneur aux martyrs, damnation des bourreaux.

C’est dans ces circonstances particulières que le peuple d’Israël s’est ouvert à la promesse de la résurrection des morts. Cette espérance ne répond pas initialement à une préoccupation de survie après la mort, mais à la question de la justice de Dieu.

L’espoir de la résurrection est lié à la question de la justice de Dieu, de l’attente de son jugement :
Si Dieu est juste, il faut qu’il récompense ceux qui le méritent, ceux qui sont tombés injustement en son nom. S’il ne le fait pas dans cette vie, il le fera dans la suivante, au moment de son jugement final, en vue de la résurrection des Justes.

* Voilà donc, d’où vient l’espérance de la résurrection : elle est d’abord liée à la question de la justice de Dieu. On est donc loin du cas d’école posé à Jésus, concernant une femme qui épouse successivement sept frères.

En effet, selon la loi du lévirat, si un homme meurt sans enfant, son frère doit épouser la veuve, afin de donner une descendance au défunt.
La loi du lévirat ayant amené sept frères à épouser successivement la même femme, on demande alors à Jésus duquel elle sera la femme lors de la résurrection : une question tout-à-fait saugrenue.

Par cette question « tirée par les cheveux », les Sadducéens, qui ne croient pas à la résurrection des morts, font tout pour montrer l’absurdité de cette croyance et la discréditer.

Mais Jésus répond simplement et commence par leur dire qu’ils n’ont rien compris ni aux Écritures, ni à ce dont Dieu est capable.

En effet, ces gens ne peuvent pas penser la résurrection autrement que comme une sorte de prolongement de ce qu’ils vivent sur la terre. Ils ne parviennent pas non plus à penser Dieu autrement que d’une façon purement humaine.

A dire vrai, c’est sans doute un reproche qu’on pourrait aussi faire au prophète Daniel, qui finalement pensait la justice de Dieu comme le prolongement d’une justice purement humaine (œil pour œil, dent pour dent / récompenses pour les justes, châtiments pour les infidèles) : Cette manière de voir peut nous paraître pour le moins caricaturale ou manichéenne, pour ne pas dire « simpliste ».

Un Dieu qui récompense les bons et punit les méchants, ne ferait et ne serait rien de plus qu’un Juge ou un Roi tout-à-fait humain… rien à voir, en tout cas, avec le Dieu miséricordieux et compatissant dont nous parle Jésus Christ… rien à voir avec l’image du Père que Jésus brosse dans la parabole du fils prodigue, où Dieu est présenté comme un père saisit de compassion, qui accueille et qui pardonne à son fils infidèle.

Jésus – pour sa part – nous parle d’un Dieu d’amour et de grâce, et non pas d’un Dieu qui compte les points, les bonnes œuvres ou les péchés.
Le Dieu de Jésus Christ est au-dessus de la morale ordinaire, de la justice « rétributive » habituelle.
C’est un Dieu au-dessus de Dieu, un Dieu qui « fait le lever son soleil sur les bons et les méchants et pleuvoir sa pluie sur les justes et les injustes » (Mt 5,45)

"« Vous êtes dans l'erreur parce que vous ne comprenez pas la puissance de Dieu », dit Jésus [aux Sadducéens]. On pourrait traduire aussi : « parce que vous ne comprenez pas ce dont Dieu est capable. »

[C’est un fait… c’est inévitable… ] nous cherchons toujours un Dieu à notre image, mais Dieu n'est pas à notre image, sinon il ne serait pas Dieu.
Il est autre que ce que nous imaginons - ou que ce que nous aimerions qu'il soit. C'est d’ailleurs incomparablement mieux ainsi.
Dieu est infiniment au-dessus de ce que nous pouvons demander ou concevoir. Ce qu'il est capable de faire dépasse et dépassera toujours infiniment nos intuitions les plus extraordinaires ou les plus généreuses.

Avant de récuser la résurrection, les Sadducéens n'imaginaient celle-ci que comme une sorte de prolongement amélioré de la vie ici-bas. Selon eux, on ne pourrait ressusciter que marié si on était marié, ou jeune si on était jeune, ou vieux si on était vieux, ou riche si on était riche, etc.
Mais tout cela n'a aucun sens, nous apprend Jésus, car le monde de Dieu dans lequel nous sommes appelés à ressusciter n'est pas le décalque agrandi et embelli du monde où nous vivons maintenant. C'est un monde autre, que nous ne pouvons imaginer.

Pour l'expliquer, Jésus déclare aux sadducéens : « Quand on ressuscite d'entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux ». Autrement dit, tout cela dépasse mille, dix mille, cent mille fois ce que vous pouvez vous représenter. C'est autre chose que ce que vous avez connu sur notre terre. C'est le monde de Dieu.

Il faut donc bien le savoir : quelle que soit notre curiosité, le comment de la résurrection nous échappera toujours.
Mais le fait qu'il y aura une résurrection n'aurait pas dû échapper aux Sadducéens.[…]

[En effet, dans les passages du Premier Testament, notamment de la Torah (du Pentateuque) auxquels ils se référaient, il n’est pas fait mention explicitement de « résurrection »,] mais il est déjà question de Dieu et de la façon dont il se lie aux humains en les appelant, en leur parlant, en faisant alliance avec eux, en suscitant leur confiance, en faisant naître chez eux un attachement toujours plus fort pour lui, en éveillant leur amour.

Dieu s'étant lui-même complétement engagé envers des gens comme Abraham, puis Isaac, puis Jacob, on peut et on doit désormais parler de lui comme du « Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ».
C'est dire qu'il y a entre ces hommes et lui un lien que rien ne pourra défaire [pas même la mort biologique]. C'est pour cela, explique Jésus, qu'il y a forcément résurrection.

Si on se réfère à ce lien indéfectible que Dieu a établi entre lui-même et des êtres humains, il ne peut y avoir pour eux que résurrection car, comme le dit encore Jésus, Dieu « n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants ». Liés au Dieu vivant, ces gens ne peuvent être, pour Dieu, que des vivants.

Nous ne savons pas et nous ne pouvons pas savoir le comment de la résurrection. Notre curiosité ne peut pas être satisfaite, c'est vrai. Mais une chose est certaine : ceux et celles qui sont liés au Dieu vivant ne peuvent qu'être promis à la résurrection."[1]

En fin de compte, cette « croyance » en la résurrection est une question de confiance, de foi : ce n’est pas une question spéculative, intellectuelle, mais une question existentielle.  
Osons-nous faire confiance à Dieu pour notre vie, pour toute notre personne, pour aujourd’hui et pour demain ?
Pouvons-nous croire que le lien d’amour qui unit Dieu aux humains, ses enfants, transcende toutes les difficultés, les fautes et les épreuves, et même la mort ?

"Concernant la résurrection, Jésus ne s'est pas référé à une doctrine déjà existante, comme celle des Pharisiens, qu'il aurait adoptée. Il n'en a pas non plus créé une [nouvelle] […]. Il a seulement regretté que les Sadducéens n'aient pas lu correctement les Écritures et n'aient donc pas reconnu « ce dont Dieu était capable ».
Or ce dont Dieu est capable, c'est de faire vivre.
Ceux et celles auxquels il est lié reçoivent de lui la vie, une vie nouvelle. Et le lien d'amour qui les unit à Dieu ne peut pas être détruit, même par la mort."

* Après avoir rappelé cet essentiel, que peut-on tirer encore comme enseignement de ce que dit Jésus ? Deux choses peut-être :

- Si Jésus affirme qu’Abraham, Isaac et Jacob sont vivants pour Dieu, cela signifie que Jésus remet en cause l’idée d’une résurrection à la fin des temps.[2]
Pour lui, Abraham et ses descendants sont déjà dans la vie nouvelle. Ils sont déjà ressuscités par le lien vital qui les attache au Dieu Vivant.

En d’autres termes, on pourrait dire qu’il n’y a pas de résurrection à la fin des temps, mais qu’elle est déjà offerte dès maintenant dans la confiance en Dieu.
De toute façon, l’idée d’une résurrection finale à la fin des temps ne peut avoir un sens que d’un point de vue humain, dans le monde de la relativité que l’on perçoit.
Dieu, lui, est au-delà du temps. Dans le monde de l’absolu, le monde de Dieu, il n’y a pas de temps, c’est l’Éternel présent, c’est le maintenant pour toujours et à jamais.

- Le deuxième enseignement qu’on pourrait tirer de notre épisode est une conséquence de l’affirmation « quand on ressuscite… on est comme des anges dans les cieux » :
Cette image de l’ange, d’un être céleste, invisible, immatériel, insaisissable, semble indiquer que Jésus ne croit pas à une sorte de résurrection de la chair, une résurrection matérialiste, qui serait le décalque ou la répétition de notre vie biologique. Il nous parle d’une résurrection spirituelle.

Autrement dit, la résurrection n’est pas le réveil des trépassés, mais la vie nouvelle avec Dieu, dans une autre sphère de réalité.
Un ange, en grec, c’est un messager, un messager de Dieu. Cela indique donc bien une relation, une vie en communion avec Dieu.

On ne peut pas aller plus loin avec le peu d’informations dont nous disposons sur le comment de la résurrection. Et c’est très bien ainsi. Cela nous oblige, d’une part, à prendre au sérieux notre vie d’aujourd’hui, ici et maintenant, et, d’autre part, à faire confiance à Dieu, pour notre vie toute entière.

* Pour conclure, je m’arrêtai sur les mots d’un enfant, à qui on parlait de la mort d’un proche et qui a posé une question toute simple : quand on meurt, est-ce que c’est pour la vie ?

Une question qui peut évidemment prendre plusieurs sens :

-       Oui, la mort, c’est pour la vie, dans le sens : la vie est une chose sérieuse. Même s’il y a une résurrection après la mort, nous allons quitter un jour ou l’autre notre « tente » (pour reprendre l’expression de Paul : cf. 2 Co 5,4), notre enveloppe corporelle, notre existence dans ce corps et cette vie présente.
Il nous revient donc de prendre cette vie-ci au sérieux, de ne pas perdre notre temps et de ne la rater. Notre responsabilité, c’est de créer, d’inventer notre vie, comme nous la choisissons vraiment (pour qu’elle nous ressemble). Et sans doute aussi d’aimer : nous sommes là pour aimer… sachant que nous sommes libérés par un Dieu qui nous aime, sans condition.

-       Le deuxième sens de cette question, c’est « oui, la mort, c’est pour la vie », pour une autre vie dans une autre sphère de réalité. La mort, c’est le passage qui nous ouvre vers une nouvelle forme de vie. Jésus l’affirme « quand on ressuscite… on est comme des anges dans les cieux » : nous sommes promis à une transformation… à une vie nouvelle… une vie céleste dans la lumière de Dieu.

-       Mais, on pourrait aussi faire une troisième réponse : oui, quand on meurt, c’est pour la vie… c’est vrai… pour autant, n’attendons pas la mort pour goûter la vie : Jésus nous appelle à une relation de confiance avec le Dieu Vivant, dès maintenant : il nous invite ainsi à être toujours plus vivant dans cette relation, cette communion avec ce Dieu qui nous fortifie, nous régénère et nous inspire.

En ce sens, la résurrection, c’est déjà pour aujourd’hui, ici et maintenant, dans la foi et la relation avec Dieu, Force d’amour et de vie.
S’il est le Dieu de la Vie, le Dieu Vivant, c’est auprès de lui que nous trouvons la Vie… comme l’ont trouvé Abraham, Isaac, Jacob… ou Jésus… et comme nous pouvons la recevoir.    
Amen.



[1] Jean-Marc Babut, Actualité de Marc, Cerf, p. 265-269.
[2] Jésus utilise le langage apocalyptique comme une image, dans ses paraboles : cf. Mt 25, 31-46. D’ailleurs, cette image est utilisée pour dire que le Christ est lié à tous les humains, notamment aux petits et à ceux qui souffrent. Il y a un lien de solidarité, de communion, entre le Christ et l’humanité humiliée ou meurtrie.